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Les conséquences de la fin du Traité FNI pour les forces navales russes

7 Février 2019 , Rédigé par Igor Delanoë Publié dans #Missiles, #Russie-Etats-Unis

Les conséquences de la fin du Traité FNI pour les forces navales russes

Après l'annonce américaine du 2 février dernier, la fin annoncée du Traité FNI devrait être effective au mois d'août prochain, sauf coup de théâtre improbable. Quelles sont les conséquences de la disparition des limitations imposées par le Traité FNI pour les forces navales russes ?

Il convient de rappeler d'emblée que les forces navales et aériennes n'étaient pas concernées par les termes du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire - ou FNI - (1987) dans la mesure où ce document portait exclusivement sur les missiles sol-sol. La Russie a ainsi déployé des missiles de croisière Kalibr sur des plateformes navales ainsi qu'un assez grand nombre de missiles de croisière air-sol Kh-101, dont certains ont été tirés en Syrie.

Les experts russes commentant l'annonce du retrait américain et ses conséquences stratégiques pour la Russie ont occasionnellement effleuré le sujet de la flotte. Une de leurs conclusions a consisté à dire que, avec la fin du traité FNI, il n'y a désormais plus aucun sens au déploiement de missiles Kalibr sur des petites plateformes de surface. La poursuite de la mise en service des petits navires lance-missiles du Projet 21631 Buyan-M et du Projet 22800 est en particulier présentée comme étant désormais inutilement dispendieuse et superflue. La Russie, qui a annoncé se retirer aussi du traité après l'annonce américaine, va en effet légalement retrouver la possibilité de déployer des capacités sol-sol de portée intermédiaire (500 - 5500 km). Une version sol-sol du missile de croisière Kalibr serait d'ailleurs déjà à l'étude et pourrait voir le jour d'ici la fin 2019 ou en 2020, avec une portée estimée à 2 600 kilomètres. La "conversion" du Kalibr naval en version terrestre est présentée comme étant relativement aisée à réaliser, tandis que le futur missile serait bien moins onéreux à construire, puis à déployer, que son grand frère dans la marine. Les actuels "Kalibr" nécessitent en effet la construction d'une plateforme de surface dédiée (frégates du Projet 22350 ou 11356, petits navires lance-missiles) ou sous-marine (Projet 0636.3, Projet 885). Une future version mobile sol-sol du Kalibr, par exemple montée sur un TEL (Transporteur-Erecteur-Lanceur), à la manière des missiles sol-sol Iskander ou des missiles anti-navires Bastion, assurerait la mobilité et l'ubiquité de ces capacités à terre.

Ces éléments condamnent-ils pour autant le déploiement du missile Kalibr et sa dissémination au sein des forces navales russes ?

Kalibr naval : de quoi parle t'on ?

S'il est indiscutable que le coût de la construction de la plateforme navale demeure bien supérieur à celui d'un futur lanceur terrestre, il convient de faire la distinction entre les plateformes en jeu.

Projet Type En service actif En chantier Nombre de missiles Kalibr/unité Flotte
22350 Frégate 1 1+2* 16 Nord
11356M Frégate 3 0+3** 8 Mer Noire
11661 Frégate 1 0 8 Caspienne
20385 Corvette 0 2 8 Pacifique ?
20386 Corvette 0 1 8 Pacifique ?
21631 Petit navire lance-missiles 7 5 8 Baltique, mer Noire
22800 Petit navire lance-missiles 1 9 8 Mer Noire
0636.3 SSK 6 6 6 Mer Noire
885 SSGN 1 6 24 Nord

* : la construction des unités 3 et 4 est compromise faute de turbines à gaz indigènes

** : les unités 4 et 5 ont été revendues à l'Inde. La construction de l'unité 6 avancerait, mais sans aucune certitude de livraison, faute là aussi de turbines à gaz indigènes

Si la Russie décide d'arrêter la production de petits navires lance-missiles après avoir compléter la construction des unités déjà en chantier, elle devra donc compter sur les projets suivants, équipés en missiles Kalibr :

- les frégates du Projet 22350 et du Projet 11356M :

La 2e unité du Projet 22350 devrait être livrée fin 2019. Si ce délai est respecté, l'Amiral Kassatonov - c'est son nom - aura mis 10 années à sortir de cale. Le sort des 2 unités suivantes demeure inconnu en l'absence de turbines à gaz indigènes pour remplacer celles ukrainiennes. Pour les frégates du Projet 11356M, le filon est "épuisé" après la livraison des 3 premières unités à la flotte de la mer Noire. Les 2 suivantes seront revendues à l'Inde tandis que le sort de la 6e est pour le moins peu clair. En l'absence là encore de turbines indigènes, il est peu probable que la production de ces frégates se poursuivent. Il est possible que la Russie se réoriente sur les frégates du Projet 11661, mais ceci est une autre question.

Aussi, au-delà du délai de construction colossal de premières frégates (Projet 22350), la question de la propulsion constitue un obstacle à ce jour rédhibitoire pour la poursuite de ces projets.

- les corvettes lourdes du Projet 20385-20386 (3 unités à différents stades de construction) :

Les détracteurs de ces plateformes ont beau jeu de rappeler que le coût unitaire de ces corvettes est exorbitant : plus de 20 milliards de roubles pour 1 corvette du Projet 20385 et plus de 30 milliards de roubles pour 1 corvette du Projet 20386.

- les sous-marins classiques d'attaque (SSK) du Projet 0636.3 :

Peut-être la plateforme la plus "rentable" du point de vue coût/délai de construction, comme attesté par la mise en service du lot de 6 SSK au sein de la flotte de la mer Noire. Un nouveau lot de 6 SSK doit être versé à la flotte du Pacifique entre la fin des années 2010 et la première moitié des années 2020.

Laissons volontairement de côté les SSGN du Projet 885 dans la mesure où ce Projet est ambitieux, très cher (de l'ordre du milliard d'euro par unité, voire plus pour l'unité tête de série) et a déjà dépassé tous les délais de livraison prévus.

Délais de construction raisonnables et agilité offerte par la plateforme navale

Les chantiers navals russes produisent bien plus vite les petits navires lance-missiles et les SSK, qu'ils ne produisent les frégates :

- une moyenne de 3 ans et 8 mois (44 mois) pour les unités du Projet 21631 (record de 35 mois pour le navire Serpukhov). Cela dit, on constate un ralentissement du rythme de construction avec les 2 dernières unités mises en service, probablement dû à l'irrégularité des financements ou à des retards de livraison chez les équipementiers.

- 3 ans pour l'unité tête de série des petits navires lance-missiles du Projet 22800. Ce délai pourrait encore se réduire pour les prochaines unités.

- La moyenne de construction des unités du premier lot de 6 SSK du Projet 0636.3 livrés à la flotte de la mer Noire est d'un peu plus de 31 mois (2 ans et demi) par SSK. Le record de construction est détenu par le B-265 Krasnodar avec 21 mois environ.

Se priver des petits navires lance-missiles reviendrait pour la marine russe à se priver des plateformes les moins onéreuses et les plus rapides à produire. Décider unilatéralement de ne plus les équiper en missiles Kalibr ôterait à Moscou une carte pour de futures négociations avec Washington (et pourquoi pas avec d'autres acteurs) en vue de la conclusion d'un nouveau cadre pour la maîtrise des armements. On voit en tout cas mal Moscou faire ce geste aujourd'hui. Cela reviendrait aussi à courir le risque de mettre "tous les œufs dans le même panier" en misant à terme sur un nombre de vecteurs restreints déployés sur les plateformes les plus chères (frégates, corvettes lourdes), qui remplissent des missions différentes de celles des petits navires lance-missiles. En outre, la projection de ces navires - frégates ou petits navires lance-missiles du Projet 21631 - en Méditerranée orientale procure à la Russie une profondeur stratégique rehaussée par la présence de missiles Kalibr à leur bord. Ces navires assurent ainsi une mission de dissuasion conventionnelle au large de la Syrie par exemple.

Un coup diplomatique maîtrisé

Le déploiement d'unités navales équipées de missiles Kalibr possède en outre un coût diplomatique inférieur à celui qu'aurait le déploiement d'une division de Kalibr terrestres, par exemple en Syrie. De même, leur retour à leur port base à l'issue de leur patrouille passe quasiment inaperçu, tout comme leur déploiement d'ailleurs.

L'arrivée dans la flotte de la Baltique de petits navires lance-missiles du projet 21631  - le Zeleny Dol et le Serpukhov - basculés depuis la mer Noire au mois d'octobre 2016 n'a ainsi pas suscité l'émoi que provoquerait à coup sûr le déploiement d'une division de Kalibr sol-sol, par exemple à Kaliningrad. Ce geste présenterait le risque de déclencher une réponse de la part de Washington.

La fin du traité FNI pourrait enfin se traduire, au début des années 2020, par le déploiement de missiles Kalibr terrestres en Crimée. Ce déploiement viendrait alors compléter la panoplie de capacités déployées par la Russie dans la péninsule depuis 2014 et serait un signal fort envoyé à l'OTAN. Là aussi, ce geste pourrait provoquer une réaction de la part des Américains, comme le déploiement de Tomahawk sur les installations roumaines, en panachage des intercepteurs (ce qui nécessiterait néanmoins de modifier l'architecture du système informatique et de l'électronique du site, mais guère plus...). Cet hypothétique déploiement criméen viendrait en outre augmenter l'incertitude concernant la présence d'armes nucléaires tactiques russes en Crimée. Le Kalibr est en effet issue d'une famille de missiles connues pour disposer d'une capacité double (conventionnelle ou nucléaire).

Salve de Kalibr et équilibre des forces en mer Noire

Le tableau ci-dessus met en évidence la présence d'unités équipées en missiles Kalibr, majoritairement en mer Noire. En totalisant les capacités de la flotte de la mer Noire et de celle de la flottille de la Caspienne en matière de missiles de croisière Kalibr, l'ensemble des plateformes navales du district militaire Sud peut aujourd'hui délivrer une salve totale théorique de 108 missiles Kalibr :

- 3 frégates du Projet 11356M : 24 missiles

- 5 petits navires lance-missiles du Projet 21631 : 40 missiles

- 1 petit navire lance-missiles du Projet 22800 : 8 missiles

- 6 SSK du Projet 0636.3 : 36 missiles (soit une fois et demi plus qu'1 SSGN du Projet 885, avec ses 24 missiles)

Toutefois, ce chiffre est à relativiser, lorsque l'on sait qu'un seul destroyer Aegis de type Arleigh Burke peut embarquer également jusqu'à 96 missiles de croisière Tomahawk à lui seul (en fonction du panachage). Voilà pourquoi les Russes, qui ont désormais tendance à raisonner plus en terme de capacités que d'intentions dans leur rapport avec l'OTAN, suivent donc méticuleusement les allers et venus de ce type de navires en mer Noire notamment. Néanmoins, on constate à ce jour une parité relative en matière de missile de croisière naval entre 1 destroyer de type Arleigh Burke croisant en mer Noire et l'ensemble des capacités analogues russes déployées en mer. Il convient cependant de nuancer cette constations avec deux remarques :

- toutes les plateformes russes équipées en Kalibr ne se trouvent jamais concentrées en mer Noire au même moment (au moins 2 SSK sont en Méditerranée)

- les États-Unis pourraient théoriquement déployer au moins 2 destroyers de type Arleigh Burke en mer Noire, à supposer que les Turcs donnent leur accord. Le tonnage additionné (9 000 tonnes unitaire, soit 18 000 tonnes) reste dans les limites autorisées par la Convention de Montreux (30 000 tonnes maximum). L'équilibre des forces serait alors considérablement affecté au détriment des forces russes.

Enfin, un autre élément laisse à penser que la poursuite de la "kalibrization" de la flotte reste à ce jour envisagée : la mise au point d'un missile Kalibr-M serait déjà à l'étude. Dotée d'une portée de 4 500 kilomètres, on peut imaginer que ce missile aura vocation à être déployé sur de futures plateformes comme la frégate "super Gorchkov" (Projet 22350).

 

En résumé :

- il est peu probable d’assister à un arrêt ou même à un ralentissement du processus de "kalibrisation" de la flotte d'ici le début des années 2020. Un recalibrage dont les effets se feraient sentir au cours des années 2020 pourrait avoir lieu une fois qu'une turbine indigène sera mise au point et que les actuels programme en cours de réalisation seront arrivés à maturation. Tout dépendra également du contexte russo-américain (échéance du traité New START en 2021).

- la Russie a atteint une parité relative en mer Noire avec l'US Navy en matière de missiles de croisière naval depuis décembre 2018 et l'admission au service actif des petits navires lance-missiles Mitichi et Orekhovo Zuevo,

- les petites plateformes navales équipées en missiles Kalibr contribuent à ce jour à la dissémination assumée de vecteurs, principalement sur le flanc méridional Sud de la Russie, et augmente donc l'incertitude de même que le niveau de menace potentiel pour les adversaires de Moscou, pour un coût diplomatique quasi nul,

- en toute hypothèse, l'arrêt de la mise en service d'unités navales légères équipées de Kalibr, si elle fait sens au plan comptable, resterait un geste "de bonne volonté" unilatéral de la part de la Russie, ce qui a peu de chances de se produire aujourd'hui et à moyen terme,

- la piste de la production des frégates du Projet 11661 ne semble pas envisagée à ce jour pour pallier les difficultés rencontrer dans la construction des frégates du Projet 11356. Elle pourrait néanmoins ressurgir prochainement.

***

 

 

 

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